Grèv an peyi la !

février 20, 2009

 

Un mois de grève générale en Guadeloupe : on sait déjà la mobilisation historique. Depuis le 20 janvier, les rideaux de la plupart des commerces sont baissés, l’essence n’est servie à la pompe qu’au compte-goutte, la distribution de l’eau et de l’électricité est perturbée, la circulation entravée. Les entreprises et administrations tournent au ralenti, quand leur accès n’est pas bloqué par des piquets de grève. Les établissements scolaires et universitaires sont, eux, fermés depuis le début du conflit. L’île aurait pu sembler paralysée, comme morte, si des manifestations d’une ampleur jamais vue ne s’étaient déroulées dans les rues des principales villes de la Guadeloupe. Quelques milliers de participants aux premiers jours de la mobilisation, 20 000 dès le 24 janvier et, jusqu’à 60 000 Guadeloupéens le 30 janvier, défilent dans le plus grand calme, au rythme des tambours des groupes a po. Le carnaval a été annulé, cette année le déboulé est social.



Sous la bannière du Liyannaj Kont Pwòfitasyon (tous contre l’exploitation, LKP), les revendications sont nombreuses : la plate-forme compte 146 points et ajoute aux classiques revendications sectorielles, l’expression d’un profond malaise social et identitaire, resté le plus souvent non-dit. Ainsi, le LKP dénonce la vie chère et réclame la baisse du prix des produits de première nécessité, en moyenne 30 % plus chers que dans l’Hexagone, sans que les coûts liés aux importations, massives dans l’économie insulaire, ne viennent justifier un tel écart. Scandalisé par la misère sociale qui sévit en Guadeloupe, le collectif exige également une hausse immédiate de 200 euros des plus bas salaires, des retraites et des minima sociaux. Et en effet, sur l’île, le taux de chômage atteint près de 23 % (55 % chez les moins de 25 ans), et le taux de pauvreté des ménages est deux fois plus élevé que dans l’Hexagone, les besoins sont donc criants et la revendication cruciale. D’autres sont plus difficiles à entendre. Encore que…

 

« La Gwadeloup sé tan nou, la Gwadeloup a pa ta yo, yo péké fè sa yo vlé adan peyi an nou » (La Guadeloupe nous appartient, la Guadeloupe ne leur appartient pas, ils ne pourront plus faire ce qu’ils veulent dans ce pays qui est le nôtre) : le refrain, créé pour l’occasion, est sur toutes les lèvres et s’affiche rapidement sur les tee-shirts des sympathisants du LKP. Il fait écho au discours incisif et déterminé de son leader, Elie Domota, qui dénonce les blessures non cicatrisées de l’esclavage et de la colonisation. « Depuis 400 ans, la Guadeloupe est une société de race et une société de classe. », réplique-t-il, face aux caméras, aux représentants de l’Etat. Il fait encore mouche auprès de la population lorsqu’il dénonce une société à deux vitesses, dont les Blan détiennent les rouages, eux les « profiteurs », qui possèdent les principales enseignes commerciales et industrielles de la Guadeloupe et de l’île soeur (cf. le documentaire choc de Romain Bolzinger sur les Békés: « Les derniers maîtres de la Martinique ») quand les Neg sont cantonnés aux emplois subalternes, à la précarité et au chômage. Jugés ambigus, les propos d’Elie Domota suscitent la réprobation des élus locaux. Ils sont également fermement condamnés par Nicolas Desforges, le Préfet de Région, qui s’estimant blessé dans sa dignité de serviteur de l’Etat quitte une première fois la table de négociation.


 

Coups de théâtre, effets d’annonce et démonstrations de force rythment en effet ces longues semaines de négociations que les Guadeloupéens suivent au jour le jour. On constate bien quelques accalmies – certains espèrent d’ailleurs le pourrissement de la situation –, mais la mobilisation ne faiblit pas, au contraire. Malgré les cris d’alarme répétés des entreprises, en particulier celles du secteur du tourisme très tôt alertées sur les conséquences de la grève, malgré les difficultés rencontrées au quotidien par les Guadeloupéens pour se déplacer et s’approvisionner, malgré toutes les inquiétudes nées de la longueur exceptionnelle de ce conflit, la population reste massivement solidaire du mouvement. Bien sûr, la lutte contre la vie chère est fédératrice. Mais d’autres causes, plus profondes, expliquent la popularité de la grève.

La retransmission radiotélévisée, en direct et en intégralité, du premier round de négociations a permis à toute l’île de se faire une opinion sur les principaux protagonistes du conflit et sur les discours qu’ils véhiculent. Chaque jour, vers 16h, les Guadeloupéens sont vissés devant leur poste. Ils découvrent le visage d’Elie Domota, leader du LKP et par ailleurs secrétaire général du principal syndicat de l’île, l’UGTG, mais quasi inconnu jusque-là du grand public. Ils apprennent à reconnaître Willy Angel, le représentant du patronat local, et Nicolas Desforges, le Préfet de région. Victorin Lurel, Président du Conseil Régional et Jacques Gillot, Président du Conseil Général sont mieux identifiés. Les échanges sont vifs, et le débat, particulièrement dense, passionne. Car au-delà des revendications matérielles, au-delà même de la lancinante « question statutaire » qui dort d’un mauvais sommeil depuis la « départementalisation » de l’île en 1946, le cœur des débats porte sur l’identité de la société guadeloupéenne. Son économie est passée au crible : des scandales sans nom sont dénoncés (le coût prohibitif et injustifié de l’essence, les marges exorbitantes de la grande distribution, entre autres…). Des tabous sont également levés, en particulier sur les rapports sociaux d’un autre siècle qui perdurent pourtant sur l’île. Longtemps méprisée, la langue créole triomphe, dans la rue, comme dans les media. Il est question de la dignité retrouvée d’un peuple, qui s’affirme doubout, et qui porté par un formidable élan, tente de refonder la société guadeloupéenne sur des bases plus justes et plus équitables.

 


Alors devant l’ampleur de ce mouvement, on ne peut que s’interroger sur l’indifférence de l’Etat. Nicolas Desforges, le Préfet de région quitte de façon spectaculaire la table, au cinquième jour des négociations. Yves Jégo, le secrétaire d’Etat à l’outre-mer, tarde à se rendre sur l’île, préférant inaugurer une centrale photovoltaïque à la Réunion, alors que la Guadeloupe entre dans une deuxième semaine de grève générale. Il prétend ensuite « s’installer » en Basse-Terre jusqu’à la résolution du conflit (mais quitte l’île en catimini). Il promet des « réponses concrètes et précises » (mais, tancé à Paris par François Fillon, se dédie des points d’accord arrachés le 8 février au terme d’un marathon de plus de vingt heures de négociations). Nicolas Sarkozy, d’ordinaire prompt à se saisir du moindre dossier, s’enferre dans un silence pesant qui finit par blesser. Sur l’île comme ailleurs, on attend son intervention télévisée du 5 février : il n’a pas un mot pour la Guadeloupe, pourtant paralysée par la crise depuis plus de deux semaines. Cette politique de la chaise vide menée par l’Etat exaspère la population, qui se sent, à juste titre, traitée avec mépris par cette « métropole » de plus en plus lointaine.

Au terme de la quatrième semaine de conflit, le mouvement bascule. Le 14 février, le LKP démontre une nouvelle fois sa puissance de mobilisation. Une marche commémorant le « massacre de la Saint-Valentin » (en 1952, des CRS avaient tiré à vue dans les rues du Moule, faisant quatre morts et quatorze blessés, après trois mois et demi de grève des ouvriers de la canne à sucre) rassemble plusieurs milliers de personnes, malgré la pénurie d’essence. Les manifestants exhortent l’Etat et le patronat à « tenir leurs engagements », alors que les négociations sur le relèvement de 200 euros des bas salaires sont au point mort depuis plusieurs jours. La proposition des élus locaux de verser une prime mensuelle de 100 euros pendant trois mois ne convainc pas. Devant l’immobilisme du patronat et la fermeté des positions de l’Etat, l’exaspération enfle.

Elie Domota durcit encore le ton et accuse l’Etat de vouloir « tuer les Guadeloupéens » en envoyant des renforts de gendarmes. De fait, lorsque les « forces de l’ordre », pas aussi nombreuses, il est vrai, que la rumeur le laissait croire, démantèlent le 16 février les barrages routiers installés par les militants du LKP, les heurts sont très violents. Une cinquantaine de manifestants sont interpellés, un syndicaliste proche du leader du LKP est blessé. Les images témoignent d’une brutalité qui met le feu aux poudres. La nuit, l’île s’embrase : des commerces sont pillés et incendiés, des véhicules brûlés, et les barrages à peine déblayés sont aussitôt reconstitués. Le lendemain, un homme meurt sous les balles tirées des abords d’un barrage. Pour disperser les doutes qui déjà s’instillent dans les esprits, le procureur précise d’emblée qu’il n’y avait « pas de forces de police positionnées à proximité » et qu’elles ne peuvent donc pas être mises en cause dans ce drame. L’enquête est en cours. Le mal fait.


Les mesures annoncées hier par Nicolas Sarkozy (sur RFO et non sur les chaînes nationales) suffiront-elles à répondre aux attentes matérielles et symboliques des Guadeloupéens ? Quelles sont les responsabilités respectives dans la gestion de ce conflit historique, qui a conduit un homme à la mort ? Il est sans doute encore trop tôt pour le dire et dresser le bilan de ces trente jours de grèves. Une certitude néanmoins : ils auront permis à un peuple digne de se compter et de se retrouver, et à l’Hexagone, de découvrir, même avec retard, ces territoires souvent oubliés alors qu’ils font la richesse de la France. Quand ce pays s’intéressera-t-il enfin à ses périphéries, celles distantes de plusieurs milliers de kilomètres et celles d’à peine quinze, derrière une voie rapide ?

 

 

Pa oubliyé, adan GREV ti ni REV !

BO made in Gwada : Grèv an peyi la ! de Jocelyne Labylle

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