Mêmes causes, mêmes effets.

A la suite de la Guadeloupe, la Martinique est en grève générale depuis trois semaines. Les deux îles, plus que jamais « sœurs », affichent le même visage fermé. Les rues commerçantes sont désertes et les files d’attente interminables devant les rares stations services et épiceries ouvertes. Entreprises et administrations présentent résolument portes closes. Toutes les festivités sont annulées ou reportées : les Martiniquais ont même renoncé au Carnaval. Le quotidien de l’île est rythmé par les manifestations et l’attente des avancées des négociations en cours à la Préfecture.

Les revendications portées par le Collectif du 5 février sont quasi identiques à celles de la plate-forme du LKP. Comme à Pointe-à-Pitre, on dénonce la vie chère et les trop bas salaires. Et comme à Pointe-à-Pitre, le patronat reste inflexible, tandis que l’Etat ne semble pas davantage prêt à apporter les solutions que l’on attend de lui. Michel Monrose représente le Collectif à la table des négociations. On le dit plus consensuel qu’Elie Domota. Ou moins charismatique, c’est selon. La question est aujourd’hui d’importance : la voix du leader, même relayée par le service d’ordre du Collectif, sera-t-elle suffisamment puissante pour être entendue de la population ?

Car celle-ci se lasse des atermoiements qui se jouent en Préfecture. Nombre de Martiniquais, soucieux des conséquences du mouvement sur l’économie de leur île, souhaitent maintenant rapidement sortir de la crise. « Négociez ! Négociez ! », intimait hier midi aux représentants du patronat, la foule massée devant les grilles de la Préfecture. Dans la nuit, quelques dizaines de jeunes manifestent à leur tour leur mécontentement. Violemment et en s’attaquant aux symboles de la société de consommation caribéenne. Ils pillent des magasins, brûlent un 4×4 et quelques autres voitures en centre-ville. Des barrages de pneus enflammés gênent l’avancée des forces de l’ordre, moins mobiles que les jeunes sur leurs motos. Alors en réponse, les bombes lacrymogènes pleuvent, y compris dans les appartements de riverains affolés.

Le scénario rappelle les scènes tragiques qui se sont déroulées quelques jours plus tôt à Pointe-à-Pitre. On craint  la suite…

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Grèv an peyi la !

février 20, 2009

 

Un mois de grève générale en Guadeloupe : on sait déjà la mobilisation historique. Depuis le 20 janvier, les rideaux de la plupart des commerces sont baissés, l’essence n’est servie à la pompe qu’au compte-goutte, la distribution de l’eau et de l’électricité est perturbée, la circulation entravée. Les entreprises et administrations tournent au ralenti, quand leur accès n’est pas bloqué par des piquets de grève. Les établissements scolaires et universitaires sont, eux, fermés depuis le début du conflit. L’île aurait pu sembler paralysée, comme morte, si des manifestations d’une ampleur jamais vue ne s’étaient déroulées dans les rues des principales villes de la Guadeloupe. Quelques milliers de participants aux premiers jours de la mobilisation, 20 000 dès le 24 janvier et, jusqu’à 60 000 Guadeloupéens le 30 janvier, défilent dans le plus grand calme, au rythme des tambours des groupes a po. Le carnaval a été annulé, cette année le déboulé est social.



Sous la bannière du Liyannaj Kont Pwòfitasyon (tous contre l’exploitation, LKP), les revendications sont nombreuses : la plate-forme compte 146 points et ajoute aux classiques revendications sectorielles, l’expression d’un profond malaise social et identitaire, resté le plus souvent non-dit. Ainsi, le LKP dénonce la vie chère et réclame la baisse du prix des produits de première nécessité, en moyenne 30 % plus chers que dans l’Hexagone, sans que les coûts liés aux importations, massives dans l’économie insulaire, ne viennent justifier un tel écart. Scandalisé par la misère sociale qui sévit en Guadeloupe, le collectif exige également une hausse immédiate de 200 euros des plus bas salaires, des retraites et des minima sociaux. Et en effet, sur l’île, le taux de chômage atteint près de 23 % (55 % chez les moins de 25 ans), et le taux de pauvreté des ménages est deux fois plus élevé que dans l’Hexagone, les besoins sont donc criants et la revendication cruciale. D’autres sont plus difficiles à entendre. Encore que…

 

« La Gwadeloup sé tan nou, la Gwadeloup a pa ta yo, yo péké fè sa yo vlé adan peyi an nou » (La Guadeloupe nous appartient, la Guadeloupe ne leur appartient pas, ils ne pourront plus faire ce qu’ils veulent dans ce pays qui est le nôtre) : le refrain, créé pour l’occasion, est sur toutes les lèvres et s’affiche rapidement sur les tee-shirts des sympathisants du LKP. Il fait écho au discours incisif et déterminé de son leader, Elie Domota, qui dénonce les blessures non cicatrisées de l’esclavage et de la colonisation. « Depuis 400 ans, la Guadeloupe est une société de race et une société de classe. », réplique-t-il, face aux caméras, aux représentants de l’Etat. Il fait encore mouche auprès de la population lorsqu’il dénonce une société à deux vitesses, dont les Blan détiennent les rouages, eux les « profiteurs », qui possèdent les principales enseignes commerciales et industrielles de la Guadeloupe et de l’île soeur (cf. le documentaire choc de Romain Bolzinger sur les Békés: « Les derniers maîtres de la Martinique ») quand les Neg sont cantonnés aux emplois subalternes, à la précarité et au chômage. Jugés ambigus, les propos d’Elie Domota suscitent la réprobation des élus locaux. Ils sont également fermement condamnés par Nicolas Desforges, le Préfet de Région, qui s’estimant blessé dans sa dignité de serviteur de l’Etat quitte une première fois la table de négociation.


 

Coups de théâtre, effets d’annonce et démonstrations de force rythment en effet ces longues semaines de négociations que les Guadeloupéens suivent au jour le jour. On constate bien quelques accalmies – certains espèrent d’ailleurs le pourrissement de la situation –, mais la mobilisation ne faiblit pas, au contraire. Malgré les cris d’alarme répétés des entreprises, en particulier celles du secteur du tourisme très tôt alertées sur les conséquences de la grève, malgré les difficultés rencontrées au quotidien par les Guadeloupéens pour se déplacer et s’approvisionner, malgré toutes les inquiétudes nées de la longueur exceptionnelle de ce conflit, la population reste massivement solidaire du mouvement. Bien sûr, la lutte contre la vie chère est fédératrice. Mais d’autres causes, plus profondes, expliquent la popularité de la grève.

La retransmission radiotélévisée, en direct et en intégralité, du premier round de négociations a permis à toute l’île de se faire une opinion sur les principaux protagonistes du conflit et sur les discours qu’ils véhiculent. Chaque jour, vers 16h, les Guadeloupéens sont vissés devant leur poste. Ils découvrent le visage d’Elie Domota, leader du LKP et par ailleurs secrétaire général du principal syndicat de l’île, l’UGTG, mais quasi inconnu jusque-là du grand public. Ils apprennent à reconnaître Willy Angel, le représentant du patronat local, et Nicolas Desforges, le Préfet de région. Victorin Lurel, Président du Conseil Régional et Jacques Gillot, Président du Conseil Général sont mieux identifiés. Les échanges sont vifs, et le débat, particulièrement dense, passionne. Car au-delà des revendications matérielles, au-delà même de la lancinante « question statutaire » qui dort d’un mauvais sommeil depuis la « départementalisation » de l’île en 1946, le cœur des débats porte sur l’identité de la société guadeloupéenne. Son économie est passée au crible : des scandales sans nom sont dénoncés (le coût prohibitif et injustifié de l’essence, les marges exorbitantes de la grande distribution, entre autres…). Des tabous sont également levés, en particulier sur les rapports sociaux d’un autre siècle qui perdurent pourtant sur l’île. Longtemps méprisée, la langue créole triomphe, dans la rue, comme dans les media. Il est question de la dignité retrouvée d’un peuple, qui s’affirme doubout, et qui porté par un formidable élan, tente de refonder la société guadeloupéenne sur des bases plus justes et plus équitables.

 


Alors devant l’ampleur de ce mouvement, on ne peut que s’interroger sur l’indifférence de l’Etat. Nicolas Desforges, le Préfet de région quitte de façon spectaculaire la table, au cinquième jour des négociations. Yves Jégo, le secrétaire d’Etat à l’outre-mer, tarde à se rendre sur l’île, préférant inaugurer une centrale photovoltaïque à la Réunion, alors que la Guadeloupe entre dans une deuxième semaine de grève générale. Il prétend ensuite « s’installer » en Basse-Terre jusqu’à la résolution du conflit (mais quitte l’île en catimini). Il promet des « réponses concrètes et précises » (mais, tancé à Paris par François Fillon, se dédie des points d’accord arrachés le 8 février au terme d’un marathon de plus de vingt heures de négociations). Nicolas Sarkozy, d’ordinaire prompt à se saisir du moindre dossier, s’enferre dans un silence pesant qui finit par blesser. Sur l’île comme ailleurs, on attend son intervention télévisée du 5 février : il n’a pas un mot pour la Guadeloupe, pourtant paralysée par la crise depuis plus de deux semaines. Cette politique de la chaise vide menée par l’Etat exaspère la population, qui se sent, à juste titre, traitée avec mépris par cette « métropole » de plus en plus lointaine.

Au terme de la quatrième semaine de conflit, le mouvement bascule. Le 14 février, le LKP démontre une nouvelle fois sa puissance de mobilisation. Une marche commémorant le « massacre de la Saint-Valentin » (en 1952, des CRS avaient tiré à vue dans les rues du Moule, faisant quatre morts et quatorze blessés, après trois mois et demi de grève des ouvriers de la canne à sucre) rassemble plusieurs milliers de personnes, malgré la pénurie d’essence. Les manifestants exhortent l’Etat et le patronat à « tenir leurs engagements », alors que les négociations sur le relèvement de 200 euros des bas salaires sont au point mort depuis plusieurs jours. La proposition des élus locaux de verser une prime mensuelle de 100 euros pendant trois mois ne convainc pas. Devant l’immobilisme du patronat et la fermeté des positions de l’Etat, l’exaspération enfle.

Elie Domota durcit encore le ton et accuse l’Etat de vouloir « tuer les Guadeloupéens » en envoyant des renforts de gendarmes. De fait, lorsque les « forces de l’ordre », pas aussi nombreuses, il est vrai, que la rumeur le laissait croire, démantèlent le 16 février les barrages routiers installés par les militants du LKP, les heurts sont très violents. Une cinquantaine de manifestants sont interpellés, un syndicaliste proche du leader du LKP est blessé. Les images témoignent d’une brutalité qui met le feu aux poudres. La nuit, l’île s’embrase : des commerces sont pillés et incendiés, des véhicules brûlés, et les barrages à peine déblayés sont aussitôt reconstitués. Le lendemain, un homme meurt sous les balles tirées des abords d’un barrage. Pour disperser les doutes qui déjà s’instillent dans les esprits, le procureur précise d’emblée qu’il n’y avait « pas de forces de police positionnées à proximité » et qu’elles ne peuvent donc pas être mises en cause dans ce drame. L’enquête est en cours. Le mal fait.


Les mesures annoncées hier par Nicolas Sarkozy (sur RFO et non sur les chaînes nationales) suffiront-elles à répondre aux attentes matérielles et symboliques des Guadeloupéens ? Quelles sont les responsabilités respectives dans la gestion de ce conflit historique, qui a conduit un homme à la mort ? Il est sans doute encore trop tôt pour le dire et dresser le bilan de ces trente jours de grèves. Une certitude néanmoins : ils auront permis à un peuple digne de se compter et de se retrouver, et à l’Hexagone, de découvrir, même avec retard, ces territoires souvent oubliés alors qu’ils font la richesse de la France. Quand ce pays s’intéressera-t-il enfin à ses périphéries, celles distantes de plusieurs milliers de kilomètres et celles d’à peine quinze, derrière une voie rapide ?

 

 

Pa oubliyé, adan GREV ti ni REV !

BO made in Gwada : Grèv an peyi la ! de Jocelyne Labylle

Instantes cubanos

février 2, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

No es facil !

janvier 21, 2009

Dans chaque maison ou presque, brillent les guirlandes électriques d’inattendus sapins artificiels. Mais Noël est resté un jour presque comme les autres à Cuba. Interdite de longues années sous la période marxiste-léniniste du régime castriste, concurrencée aujourd’hui par l’évangélisme, la religion catholique est vestige. Bien vivace en revanche, le culte de la Santería – ces croyances spiritualistes qui mêlent dans une même dévotion les dieux emmenés d’Afrique par les anciens esclaves et le saints chrétiens introduits par la colonisation – compte de nombreux fidèles. Les initiés se reconnaissent facilement, tout entiers vêtus de blanc, tandis que les adeptes se distinguent par leurs bracelets et colliers de perles colorés.

 

Le 31 décembre est une fête familiale. On invite cousins, neveux et nièces, enfants et petits-enfants à se régaler d’un cochon rôti. Les familles les plus chanceuses voient le retour d’un fils ou d’une fille partis travailler à l’étranger. Le rhum coule bien sûr à flots et la musique envahit la rue jusqu’au petit matin.

Rien de comparable le lendemain, pourtant jour du 50ème anniversaire de la Révolution qui mit un terme à la dictature de Batista et à la mainmise des Américains sur l’île. A Santiago, capitale historique, on murmurait que Hugo Chavez et Evo Morales feraient le déplacement. Et pour ce jour exceptionnel, on prédisait même sans trop y croire, une apparition de Fidel. Rien de tout cela finalement. En lieu et place d’une fête populaire tonitruante, c’est une médiocre cérémonie qui se déroule à huis clos le soir du 1er janvier 2009.

Le centre-ville de Santiago a été bouclé par une armée de policiers et de volontaires refusant l’accès à la Place Cespedes à tous ceux qui ne sont pas munis du précieux  laissez-passer. Des centaines d’Argentins venus célébrer la révolution victorieuse du Che errent, dépités, dans des rues désertes. C’est à la télévision que les habitants de Santiago regardent d’un œil indifférent l’acto político qui se déroule pourtant à quelques mètres de chez eux, pour une poignée d’invités.

La commémoration du Triunfo de la Revolución est bien peu flamboyante. Le discours de Raúl dure à peine plus d’une heure (son frère n’aurait pas lâché la tribune avant le triple) et aligne paroles convenues sur la gloire des Révolutionnaires, et les classiques accusations contre l’impérialisme nord-américain, responsable des maux dont souffre encore le peuple cubain. Mais celui-ci ne cédera pas, prévient l’intransigeant militaire au pouvoir. Car de la Révolution, orgueil de la patrie libérée depuis cinquante ans, l’on n’en démordra pas. Hasta siempre, assène-t-il encore. Même au prix des pires difficultés, celles d’aujourd’hui et celles de demain, déjà annoncées par un Raúl tout en perspicacité, qui exhorte déjà le peuple à de nouveaux sacrifices.

 

  

 

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Cuba semble condamnée par ses dirigeants à la sclérose. Sous le joug du règne castriste, l’île s’est peu à peu enfoncée dans l’immobilisme, figée dans la célébration des acquis, depuis longtemps oubliés par le peuple, de la Révolution : l’accès gratuit à la santé et l’éducation pour tous. C’est que depuis la chute du mur de Berlin, le pays est sorti d’une ère de relative prospérité pour entrer dans le quotidien exsangue du periodo especial engagé par Fidel.

 La perfusion vénézuélienne placée par Hugo Chavez au chevet de l’île, supplée mal l’aide massive auparavant apportée par les Soviétiques. Toutes les infrastructures sont vieillissantes, sinon obsolètes. Les routes sont mal entretenues, le parc automobile, comme le réseau ferré, à bout de force. Les logements, insuffisants en nombre, sont précaires, pour ne pas dire au bord de l’effondrement. L’île accuse également un retard monumental sur le plan de l’informatisation, marginale, et des télécommunications (téléphonie mobile, Internet), quasi inexistantes. Et les biens élémentaires de consommation, importés de Chine, pays frère rescapé, sont de piètre qualité.

 

 

 

El bloqueo renforce la pénurie qui sévit à Cuba. Parmi d’autres mesures iniques, l’embargo yanki interdit aux sociétés américaines tout échange commercial avec l’île, distante d’à peine quelques dizaines de miles de la Floride. Devant les tristes magasins d’état et les marchés, les files d’attente s’allongent. Les cyclones dévastateurs ne viennent rien arranger à la maigre productivité des cultures locales. L’arrivage de quelques cageots de produits frais est une aubaine qui ne se rate pas. Rester à l’affût, à chaque instant, et pour le reste, se débrouiller : resolver

 

Pero, no es facil… Le salaire moyen mensuel est ici de 300 pesos, l’équivalent d’à peu près 10 euros. Un médecin gagnera à peine le double. De toute façon, la moneda nacional ne permet pas d’acheter grand chose : pour se procurer vêtements, savon ou un simple interrupteur, ce sont des CUC qu’il faut, l’autre monnaie cubaine, convertible celle-ci, qui circule sur l’île. Alors on change ses pesos dans les cadecas : le taux y est fixé par l’Etat, 24 pesos pour 1 CUC, à peine de quoi acheter un litre de lait…

Découragés par leurs salaires dérisoires, les Cubains tentent, par tous les moyens, de se rapprocher des touristes qui, eux, paient en CUC. Nombre de chauffeurs de taxi se révèlent chirurgiens ou anesthésistes. Des ingénieurs ou des professeurs d’université renoncent à leur métier pour se faire hôtes de casa particular. Une fois de plus, tout n’est pas simple. Obtenir une licence pour exercer ces professions privilégiées relève de la gageure : todo esta congelado ! Mais quand par chance (ou fidélité), on la tient, c’est l’angoisse de ne pas réussir à payer les exorbitantes taxes exigées par l’Etat en retour, qui taraude.   

Dès lors, la tentation est grande de contourner les voies officielles. Les trottoirs sont peuplés de jineteros qui se chargent, contre commission, de rabattre les touristes pour le compte de restaurants ou de chambres d’hôte. La prostitution fait des ravages : on vend son corps dès le plus jeune âge pour quelques CUC. Le marché noir, alimenté par la fauche, pullule. On change les itinéraires de bus pour raccourcir les trajets et siphonner quelques litres d’essence. On soustrait deux ou trois boîtes de cigares à la production mensuelle des fabriques. On pique dans les réserves des restaurants d’hôtels, jusqu’aux mini-tablettes de beurre. Et comme par chance, la mer est poissonneuse, on pêche clandestinement langoustes et crevettes pour les revendre, comme le reste, sous le manteau.

Acculé à la débrouille, c’est tout le peuple cubain qui s’est mis à trafiquer. En toute discrétion, car les amendes sont lourdes, les peines de prison fréquentes pour ces petits commerces illicites, dont les maigres bénéfices échappent aux caisses de l’Etat. Il faut donc s’obliger à un double discours et veiller aussi à ne pas trop s’enrichir : l’ostentation est fatale. Le réseau de renseignement des autorités est redoutable d’efficacité. Au cœur de chaque quartier sont installés des CDR (Comités de Défense de la Révolution). De sinistre réputation, ils veillent au juste comportement révolutionnaire des habitants. La peur de la délation et des condamnations expéditives qui s’en suivent règne, aujourd’hui comme hier. Car Raúl ne s’éloigne pas des traces laissées par son frère : « le même chien avec un autre collier ». L’expression est populaire : l’humour ne manque pas à Cuba…

 

 

Mais le dégoût l’emporte souvent. En particulier dans la jeunesse, qui pour croire encore aux préceptes moribonds de la Révolution ne peut s’appuyer sur les souvenirs enthousiastes des luttes insurrectionnelles et des premières années pleines d’espoir de construction du socialisme. Il ne reste que l’espoir vissé au ventre de réussir à quitter un jour l’île chérie, devenue triste prison à la dérive.

 

Gardez vos rêves !

 

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Depuis un mois, peu d’informations nous parviennent de l’extérieur de l’île : les médias cubains sont peu diserts et l’accès à l’Internet est contrôlé. Mais les échos des bombardements de l’armée israélienne font trembler le sol jusqu’ici. Et frémir. Dans un cri de colère, nous disons notre solidarité avec le peuple palestinien !

Sì, mi amol !

janvier 5, 2009

Évoquer le rêve à La Havane… Peine perdue : c’est la nostalgie qui souffle dans les rues de la capitale cubaine. Le long des larges avenues rectilignes, les immeubles rongés d’humidité pleurent leur majesté passée. Les façades soupirent des couleurs délavées. De vieilles Américaines trafiquées s’épuisent à rouler leurs derniers kilomètres. Ici et là, quelques drapeaux et slogans hoquètent le triomphe de la Révolution. Cinquante ans se sont écoulés. Le décor a vieilli, figé. Mais à ce visage craquelé, la ville ne se résout pas. Elle impressionne encore, impudique et rieuse.



Sur les trottoirs, sous les portal ou aux balcons, toute la ville semble de sortie. Dans les longues files d’attente, devant la banque ou l’épicerie, on s’interpelle à grands cris. On se sourit, on se salue, un beso solo (periodo especial…). On échange quelques mots ou de longs regards appuyés. Les corps s’affichent sans complexe. On dénude les ventres qui s’arrondissent et on couvre les cuisses rebondies d’étroits bermudas, soulignant la finesse de la cheville juchée sur de hauts talons.




En fin d’après-midi, la rue se fait terrain de jeu. Les vieux étalent les dominos sur des tables bricolées : une planche et quatre cageots. Les jeunes reprennent une partie de base ball. Sport national auquel on s’exerce dès le plus jeune âge. Même avec un bout de bois pour batte et un bouchon en plastique rouge comme balle. Sur les câbles électriques, des baskets s’alignent. Hommage frondeur au journaliste irakien dont Bush a récemment subi les assauts déchaussés.




La Havane est une ville immense. Et pour gagner les quartiers centraux du Vedado et de la Habana Vieja, mieux vaut grimper dans un taxi compartido. L’occasion de vérifier que les Américaines exténuées peuvent encore parcourir de longs trajets pétaradants. Au centre-ville, les taxis réservés aux touristes sont plus nombreux. Des voitures confortables mais sans charme s’ennuient ferme le long du fameux Malecon. Plus décoiffantes, les coco-movils chargent leurs passagers à l’arrière d’une mobylette dans une drôle de bulle jaune et noire : version motorisée des bici-taxi qui sillonnent les ruelles de la vieille ville…


Érigée « patrimoine mondial » par l’Unesco et restaurée comme il se doit, la Habana Vieja résonne d’histoire. On se perd avec délices dans ses rues piétonnes bordées de palais somptueux. Les boutiques y sont rares et maigres : le régime socialiste préfère valoriser musées, galeries et monuments. En revanche, bars et restaurants à touristes ne manquent pas. Le rhum coule à flot et les échos d’une salsa frelatée font remuer des Européens vieillissants flanqués de leur jinitera. A quelques cuadras de la calle Obispo, c’est une autre ville que l’on découvre. Car les travaux d’embellissement n’ont concerné qu’une partie infime du quartier. Ailleurs les immeubles s’effondrent. Et sur les trottoirs jonchés d’ordures, un groupe de jeunes gens tamisent les gravats pour recueillir les matériaux réutilisables.





Les rapaces dessinent des cercles au-dessus des immenses gratte-ciel du Vedado, le quartier moderne de La Havane. L’hôtel Habana libre, où s’installèrent les révolutionnaires triomphants en 1959, se perd dans les nuages qui couvrent la ville. Mais c’est l’Edificio Focsa qui impressionne le plus, témoin du génie civil cubain. L’immense Plaza de la Revolucion résonne encore des cris de centaines de milliers de compaeros, venus célébrer dans les années 60 le triomphe de la Révolution. José Marti, colossal, veille. Aux alentours, la végétation est tout aussi démesurée : les fromagers éclatent en racines, tandis que les flamboyants réservent aux lendemains leur explosion sang et or.



Sur le Malecon, ruban de béton où s’échoue la ceinture bleue, les couples s’étreignent. Les regards solitaires se perdent vers d’autres latitudes.





La littérature cubaine témoigne d’une sensualité vigoureuse. Mais les pages les plus  sulfureuses de la Trilogie sale à La Havane restent suggestives au regard du spectacle vibrant d’un essaim de danseurs. Encore tôt dans la soirée, à la Casa de la musica. Sur les tables, les premières bouteilles de rhum sont vides depuis longtemps. Trois chanteurs de salsa s’égosillent devant un rideau de strass argenté. La sono est poussée à fond, l’orchestre se déchaîne. Et dans la salle, les cavalières s’échangent. Les bras virevoltent. Les hanches se font lascives…

Faites de doux rêves !


 

Le projet « Rêves » est lancé…

Entre décembre 2008 et juillet 2009, nous franchirons trois mers et océans. Avec pour horizon une création littéraire et photographique  à quatre mains autour des rêves insulaires, nous traverserons d’abord l’Atlantique pour rejoindre la Caraïbe…

Première destination : Cuba, terre de non retour pour l’écrivain Guillermo Rosales, qui l’a quittée en s’exilant aux Etats-Unis en 1979. Lire Mon ange, le cruel récit de son arrivée à Miami et de son internement dans un boarding home, sorte d’asile privé où l’on enferme ceux qui sont devenus épaves.

Pour William Figueras, le narrateur, l’île n’existe plus qu’en rêve :

“Dans ma chambre, je me jette encore une fois sur mon grabat et me rendors. Cette fois, j’ai rêvé que la révolution avait pris fin et que je revenais à Cuba avec un groupe de vieillards octogénaires. Un vieil homme à longue barbe blanche, muni d’une houlette, nous guidait. Nous nous arrêtions tous les trois pas et le vieux désignait de sa houlette un tas de décombres.

- Ici, c’était le cabaret Sans-Souci, disait le vieux.

Nous avancions un peu plus. Il poursuivait :

- Ici, c’était le Capitole national.

Il désignait un terrain d’herbes folles jonché de fauteuils brisés.

- Ici, c’était l’hôtel Hilton.

Le vieux désignait un amas de briques rouges.

- Ici, c’était le Paseo del Prado.

On voyait maintenant une statue de lion à demi enfouie dans la terre.

Nous avons sillonné ainsi La Havane. La végétation recouvrait tout, comme dans la ville ensorcelée de la Belle au bois dormant. Tout était enrobé dans l’atmosphère de silence et de mystère  qu’avait dû trouver Colomb en débarquant pour la première fois sur le sol cubain.

Je me suis réveillé.”

Une “atmosphère de silence et de mystère” baigne aussi les rues de La Havane, photographiées par Angel Marcos. Regarder  A Cuba,  série de portraits d’une ville que l’on imagine bruyante et colorée et que l’on découvre fantôme.


Nous y serons le 17 décembre… A la veille de la commémoration du cinquantième anniversaire de la Revolucion. L’atmosphère sera-t-elle de silence et de mystère ?

 

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